Guillaume  d’Orange et le comte d’Egmont à Philippe II


Première protestation du prince et du comte; ils demandent leur démission du Conseil d’Etat

Bruxelles, 23 juillet 1561

Sire,

Comme, Vre. Maté. se partant de ses pais de pardeà vers ses royaulmes d’Espaigne, il pleust à icelle de commestre Madame de Parme régente de ses Pais Bas, luy ordonant certains conseilliers d’estat et entre iceulx nous faire cestui honeur de nous y dénommer, en nous commandant d’accepter ledict estat, et tenons Vre. Maté. bien souvenante que nous fismes allors quelque difficulté, non que aurions volu refuser aulcungs services que debvons à Vre. Maté., ou d’espargner quelque traveille, labeur ou despens, mais pour ce que, aians aultrefois au temps du gouvernement de Monsieur le duc de Savoy esté commis au mesme estat, aurions porté plustost le nom de conseilliers d’estat que servir à l’office, pour ce que les affaires d’importance se traictoiente à part sans nous, et que pourtant craindions que le mesme train se continueroit, se qui redunderoit à grande diminuition de nostre honeur et réputation, et que à ceste occasion ne porrions faire service à Vre. Maté. tel que désirions, sur quoy il pleut à Vre. Maté., estans en Sélanden, nous dire que ne deussions pour cela refuser ledict estat, pourtant que Vre. Maté. auroit commandé que riens ne se traicteroit sans nous, et que vostre volloir et entention estoit que deussions entendre à tous les affaires, réservés les choses de la justice, et combien que l’avons remonstré à Vre. Maté. que, puis qu’il y avoit ung Conseil des Finances où nous n’estions appellé, que soubs umbre de traicter choses de finances se traicteroint tous les aultres affaires d’importance, et que ainsi retoumberions au mesme inconvénient, touttefois enfin Vre. Maté. nous asseuroit ester d’intention et voloir que tous les affaires d’importance fussent traictés et résolus au Conseil d’Estat, nous commandant derechief d’accepter ledict estat et que en cela ferions service très agréable à Vtre. Maté.; quoy voians, Sire, ne veuillans désobeir à la volunté et commandement de Vre. Maté., tant honeste et honorable en nostre endroit, nous acceptions ladicte cherge, priant très humblement Vre. Maté. que, en cas que l’on y nous traicteroit aultrement que selon son intention, que avecque sa bonne grâce puissions quiter ledict estat, sur quoy Vre. Maté. respondit qu’elle n’entendit point que l’on nous deut traicter aultrement et que, en cas l’on nous donnît quelque occasion de nous en resentir, que pourtant ne vauldrions abandoner ledict estat, mès en advertir Vre. Maté., pour y remédier.
Or, Sire, il y aura tantost deux ans que Vre. [Maté] se parti de ces pais, et despuis avons continuèlement esté près Son Alte., si avant que n’avons esté empêchés en nous gouvernemens pour le service de Vre. Maté. ou absens en aulcungs noz affaires que at esté si peu que nous at esté possible, et avons esté appellés audict Conseil d’Estat le plus souvent pour choses de nulle ou certes de bien petite importance où nous savions fort bien que les affaires d’importance se traictoient à part sans nous et le plus souvent par ung ou deux, et combien, Sire, que pour ceste cause avons jà plusieurs fois esté d’avis d’en advertir Vre. Maté. et la supplier très humblement d’estre déchargés dudict Conseil d’Estat, attendu que tout le monde se mocque de nous qui avons le nom sans effect, veu que tous affaires ce traictent par ung ou deux, chose que touche trop avant à nostre honeur et réputation, comme si Vre. Maté., pour nous donner quelque contentement par estat titulaire, nous eusse faict de son Conseil, mais qu’el n’auroit la fiance de nous confier ou commestre ses affaires d’importance, et povans bien asseurer Vre. Maté. que tels et semblables propos se sont passés et passent journèlement, nous lessons penser à Vre. Maté., combien que cela nous pèse et desplaît, veu que ne désirons chose au monde tant que, après Dieu, complaire à Vtre. Maté. et au service d’icelle emploier nous corps et biens jusques à la dernière goute de nostre sang, dont les services par nous et noz prédécesseurs fais, tant à la Maté. Impérialle que Vre. Maté. en tous affaires et mesmes ès dernières guerres, peuvent porter vray témonaige; toutefois, Sire, avons eu pacience, craindant que Vre. Maté. pensît que se procéderoit de nostre difficulté ou de quelque particulière emvie que eussions contre ung ou deux que usurpent plus grande authorité, qui ne convient à nostre advis pour le service de Vre. Maté., et eussions plus longement porté ceste pacience, combien que ledict mal s’augmente de iour à aultre, si l’on nous eut volu tenir pour déchargés et excusés de tout ce que seroit résolu sans nostre advis et opinion; mais comme puis nagèrres il vint à propos que le cardinal de Granvelles disoit audict Conseil d’Estat que de tous inconvéniens que porriont survenir pardea, nous serions comme du Conseil également chargés, non plus les ungs que les aultres, et nonobstant que luy fust remounstrer que cela seroit sans fondement et raison, veu que la plus part des choses d’importance se traictoient sans nostre sceu et intervention, yl persista en son opinion, il nous at samblé, Sire, que ne debvions plus longtemps dissimuler – mesmes en si grand péril et dangier de nostre honeur et estimation – la conduite de vostre Conseil d’Estat de pardeà, car il nous seroit chose trop grieffe et préiudiciable de supporter le mescontentement de Vre. Maté. de quelque inconvénient qui porroit survenir par le mis en avant d’aultres sans nostre intervention, et ne faisons doubte que cela ne procède point de Madame, attendu le bon receuille qu’el nou faict, dont nous tenons à jammais obligés vers icelle, ains de aulcungs qui sont alentour de Son Alte. et l’asseurent la volunté et intention de Vre. Maté. ester telle, par quoy, Sire, et affin que n’aions à respondre vers Vre. Maté. de ce que n’auroit esté traicté ny advisé par nous, supplions très humblement que plaise à icelle de nous décharger dudict estat ou commander que dorsenavant tous les affaires soiente communiqués, traictés et résolus en plain Conseil d’Estat, selon que Vre. Maté. déclara estre son intention à sondict partement, affin que tout le crédit et résolutions des affaires ne dépende d’ung ou deux seulement que se vouldriont servir de nous comme d’umbre et couverture en cas de quelque inconvénient qui, comme les principaulx du pais, en serons le plus chargés et empêchés, supplions en toutte humilité Vre. Maté. ne voloir prendre ceste nostre advertance aultrement, si non comme procédant d’ung vray zèle et très ardant affection que avons au service d’icelle, et pour la conservation de nostre réputation et honeur auquel ne somme petitement interressées. Et comme, Sire, nous apercevons que aulcungs cherchent moiens, pour donner à Vre. Maté. quelque mavèse impression de nous et de nous oster la bonne grâce d’icelle sans nous mérites, pensans par ce moien seul maintenir le crédit vers icelle, nous supplions très humblement de ne prester l’oreille à telz malings rappors, mais tenir pour chose certaine et asseuré que nostre intention n’est aultre, si non de nous emploier à jammais léalement et sincèrement avecque noz corps et biens au service de Vre. Maté. et de maintenir le païs à la bonne affection et obéisance d’icelle, comme par foy et serrement sommes tenus et obligés. Nous n’avons volu, Sire, confier de faire escripre ceste de main de secrétaire, pour estre le contenu d’icelle de telle importance, par quoy supplions très humblement à Vre. Maté. de non voloir prendre de mavèse part, si elle n’est escript comme il appertient.
Attant, Sire, après nous estre très humblement recommandé à la bonne grâce de Vre. Maté., prions Dieu donner à icelle en prospérité très heureuse et longe vie.

De Vre. Maté.
très humbles et très obéisants
vassaulx et serviteurs

Sire! comme sette et escripte d’ung commung acort, de Monsieur le prince d’Orenge et de moy, n’ay peu lesser de le signer.

Guill[aum]e de Nassau Lamoral d’Egmont

Originale : Simancas, Archivo de Estado

Imprimés : Prins Willem van Oranje 1533-1933 (Haarlem, 1933) 287-288 (avec facsimile)

N. Japikse ed., Correspondentie van Willem den Eerste, prins van Oranje (‘s-Gravenhage, 1934) I, 311-315.